3 questions à Hélène Pohu, au Docteur Charlotte Gorgiard et à Mélanie Dupont sur les mineurs victimes de prostitution

3 questions à Hélène Pohu, sociologue, Centre de Victimologie pour Mineurs, au Docteur Charlotte Gorgiard, médecin légiste, chef de service de l’unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu, Assistance Publique - Hôpitaux de Paris et Mélanie Dupont, psychologue, docteur en psychologie, unité médico-judiciaire de l’Hôtel-Dieu, AP-HP, présidente de l’association Centre de Victimologie pour Mineurs

Que retenez-vous de vos échanges avec les mineurs victimes ?

« Les mineurs victimes que nous avons rencontrés nous ont appris que la prostitution des mineurs est un phénomène qui touche tous les milieux sociaux, toutes les origines, toutes les zones géographiques, environnement rural et environnement urbain. Elle est protéiforme et chaque situation doit être appréhendée de manière individuelle. Les mineurs victimes de prostitution sont des mineurs fragilisés par des événements traumatiques antérieurs (violences sexuelles, physiques, psychologiques, etc.), l’entrée dans la prostitution pouvant être considérée comme l’aboutissement d’un parcours de vie traumatique. Ces événements ont rendu les mineurs plus vulnérables à une revictimisation et aux prises de risque (fugues, consommations de stupéfiants, etc.). Certains mineurs ont pu bénéficier de prises en charge antérieures, décrites comme non aidantes, notamment du fait d’un manque de reconnaissance des événements subis. Cette vulnérabilité acquise les confronte à un défaut de protection dans la relation aux autres. Une « mauvaise rencontre », avec une personne mal intentionnée, aboutit alors très rapidement à l’entrée dans l’activité prostitutionnelle, le tout facilité par les réseaux sociaux numériques. Cette rapidité se retrouve dans tout le parcours prostitutionnel : rapidité de mise en relation entre la victime et le proxénète sur les réseaux sociaux, rapidité de mise en relation entre un client et un mineur via les sites internet spécialisés, rapidité dans l’importante mobilité des victimes sur l’ensemble du territoire. L’attrait d’un gain financier et d’une forme de reconnaissance sociale fondée sur l’argent et la consommation concourent à entretenir l’activité. Le plus souvent, un ou plusieurs proxénètes organisent l’activité prostitutionnelle du mineur, par son recrutement, la mise en relation avec des clients, la logistique de l’activité (location d’hébergement, transport du mineur, mise à disposition des produits stupéfiants, de préservatifs, etc.), la récupération de l’argent. Les mineurs victimes décrivent une relation avec le proxénète qui comporte des mécanismes similaires à l’emprise étudiée dans la problématique des violences conjugales, oscillant entre liens affectifs et violences physiques et psychologiques sévères.
Entre banalisation voire revendication de celle-ci, et expression d’une grande souffrance leur demande d’aide, même si elle n’est pas clairement exprimée, est prégnante. »

Quelles sont les conséquences sur l’entourage proche du mineur victime de prostitution ?

« On évoque beaucoup les conséquences pour les mineurs victimes de prostitution, en oubliant parfois leur entourage alors que celui-ci est directement touché par ces événements. Les conséquences pour les parents et la fratrie sont multiples et importantes. Ces derniers rapportent des sentiments de culpabilité, de colère, de sidération, d’incompréhension, d’impuissance majeure face à l’échec de leur rôle de protection. Ces conséquences psychologiques entraînent souvent des troubles somatiques (troubles du sommeil, perte de poids, etc.). Les parents sont plongés dans une inquiétude permanente des séquelles psychologiques et physiques pour leur enfant, tout en redoutant la continuité de l’activité prostitutionnelle. Ils subissent des fluctuations majeures dans le lien à leur enfant, celui-ci pouvant les solliciter en urgence, demandant de l’aide immédiate, puis finalement ne plus donner aucun signe de vie pendant plusieurs mois. Ils peuvent prendre un rôle d’enquêteur, les exposant aux violences subies par leur enfant, exposition décrite comme toujours traumatisante. S’ajoute à cela le sentiment de ne pas être soutenus par l’ensemble des professionnels en charge de la protection des mineurs, ce qui les plonge dans une solitude extrême.
Les parents, comme la fratrie, sont des co-victimes de la prostitution subie par le mineur. Il convient donc de penser une prise en charge adaptée tant pour le mineur victime que pour son entourage. »

Comment mieux accompagner à la fois les parents et les professionnels dans la prise de conscience et la prévention du phénomène ?

« L’information, la prévention et la formation sont les outils clés pour que les adultes, parents et professionnels, puissent avoir une bonne connaissance de cette problématique et surtout être outillés pour y faire face. Aujourd’hui encore, une certaine méconnaissance sur la législation en vigueur dans notre pays concernant l’interdiction d’achat d’acte sexuel persiste. Le message clé est qu’un mineur victime de prostitution est un mineur en danger. La sensibilisation auprès du jeune public est également centrale, très tôt, sur l’éducation à la vie affective et relationnelle, le consentement, l’usage des réseaux sociaux numériques, etc. Des guides à destination des parents et des professionnels existent, qui permettent de connaître les signes de repérage d’un mineur en situation de prostitution et qui informe sur les aides et les actions possibles. Face à un mineur en situation de prostitution, il est important de ne rester seul et ne pas hésiter à demander de l’aide auprès de la ligne d’écoute 119, de la cellule de recueil et d’évaluation des informations préoccupantes (CRIP) ou encore des associations spécialisées du département. De nouveaux outils sont en cours de réalisation. L’association Centre de Victimologie pour Mineurs les met à disposition sur son site internet : www.cvm-mineurs.org. »