Discours de Ségolène Neuville : Colloque « Construire les savoirs avec tou.te.s » - Recherches participatives avec les personnes en situation de pauvreté - 1er mars 2017 au CNRS

Seul le prononcé fait foi

Bonjour à tous,
Monsieur le Ministre, cher Thierry Mandon,
Mesdames et Messieurs,

Je tiens d’abord à vous remercier pour votre invitation. En tant que secrétaire d’Etat en charge du handicap et de la lutte contre l’exclusion, la participation des personnes à la définition des politiques qui les concernent est un sujet qui me tient particulièrement à cœur.. Certains secteurs sont plus en avance que d’autres sur ce sujet et le secteur du handicap fait partie des pionniers dans ce domaine : qui imagine aujourd’hui un seul instant la politique du handicap définie sans les familles qui représentent les personnes handicapées, sans les personnes en situation de handicap elles-mêmes ?

A l’inverse, en matière de lutte contre l’exclusion, il me semble que beaucoup reste à faire et les initiatives comme celle qui vous rassemble aujourd’hui sont encore trop rares. La participation des personnes qui vivent en situation de pauvreté est encore insuffisante.

Pendant longtemps, les politiques de solidarité se sont imposées à ceux auxquels elles étaient censées apporter des solutions. Pendant longtemps, la recherche sur les questions de pauvreté s’est faite sans y associer les personnes elles-mêmes, et l’état actuel des savoirs s’est construit très largement à partir d’études, de recherches qui peuvent être perçues comme trop distantes des populations qu’elles prétendent approcher.

Impliquer les personnes accompagnées dans la recherche en travail social est donc une nécessité. Ces personnes ont l’expérience des difficultés, et cette expérience nourrit un savoir propre, qui ne s’apprend ni dans les livres ni sur les bancs d’une université. Lorsqu’on est une femme seule et sans emploi, arriver à nourrir et élever ses enfants nécessite de la créativité et sollicite des ressources et des connaissances que la majorité d’entre nous n’ont pas. Lequel d’entre nous aurait la prétention de parler de la vie dans la rue, sans avoir jamais vécu les angoisses de ceux qui ne savent pas où ils dormiront le soir, le sentiment que l’on ressent lorsqu’on fait la manche ? Il est essentiel de reconnaître la légitimité des personnes à intervenir dans le processus de recherche qui vise leurs situations.

La recherche participative qui rapproche le chercheur de la personne est essentielle car elle doit permettre de se poser les bonnes questions. Quelles sont les priorités des personnes en situation de pauvreté ? Selon quels indicateurs vont-elles évaluer de leur côté l’efficacité des dispositifs qui leur sont destinés ? Est-ce que ce sont les mêmes indicateurs que ceux que nous allons utiliser ? En matière d’accès à l’emploi par exemple, les dispositifs de soutien aux personnes en difficultés comme les contrats aidés ou le secteur de l’insertion par l’activité économique s’évaluent essentiellement au regard du taux d’emploi de sortie de ces dispositifs. Pourtant, pour les personnes, l’accès progressif à l’autonomie, le sentiment d’émancipation, le sentiment d’utilité sociale, peuvent tout autant être des indicateurs de réussite. Si la recherche doit permettre de trouver des solutions innovantes aux problèmes d’aujourd’hui, il est essentiel que les besoins soient donc définis avec les personnes elles-mêmes.
Rapprocher les chercheurs et les personnes en situation d’exclusion doit également éviter de tirer de mauvaises conclusions : peut-on conclure par exemple comme le font certains que le fort taux de refus de prise en charge d’hébergement parmi les populations sans-domicile prouve qu’une partie des personnes choisissent volontairement de vivre à la rue ? Des entretiens réguliers avec ces personnes permettent au contraire de comprendre pourquoi ces refus sont si fréquents : conditions de sécurité et d’hygiène des centres jugées parfois trop mauvaises, crainte de contrôles administratifs pour les personnes sans papiers, impossibilité de les intégrer avec leurs animaux de compagnie…

Pour comprendre les besoins et les situations des personnes, pour analyser les pratiques et penser l’avenir de l’action sociale, il faut développer de nouvelles méthodologies de recherche qui associent les personnes. Le processus de recherche participative doit donc viser à faire des personnes des contributeurs utiles et non pas uniquement des sujets d’étude.

Cette participation est importante de mon point de vue car elle est aussi un levier d’émancipation et d’insertion des personnes dans la société, ce que les anglo-saxons appellent l’ « empowerment ». Il faut aujourd’hui inverser le cercle vicieux qui s’est mis en place sur la base de discours stigmatisants pour les personnes, ces discours qui en font les principaux responsables de leurs situations, et qui donc minent la confiance qu’ils doivent avoir pourtant pour avancer dans leurs parcours personnels dans la société. La participation est je pense un formidable vecteur d’insertion car elle permet justement d’inverser ce cercle.

Evidemment, cette participation ne se fait pas sans résistance. Pour prendre un exemple que je connais bien, celui de la médecine, qui est un domaine dans lequel la participation des patients aux politiques de soins ou à la formation des médecins est encore insuffisante, même si je viens personnellement d’un secteur, celui du VIH, qui a appris à construire avec les patients. De nombreux professionnels s’offusquent que l’on puisse considérer que la personne malade ait une voix à porter et qu’elle puisse être utile à l’évolution des pratiques. Je me souviens d’un médecin opposé à la prise en compte des avis des familles des personnes autistes nous interpellant au ministère « est-ce qu’on demande à des personnes atteintes de l’appendicite de participer à la formation des chirurgiens qui les opèrent ? ». Et bien effectivement non, et ce serait pourtant à l’évidence un progrès.

Cette résistance peut venir également d’une mauvaise compréhension de la dimension participative. La participation, ce n’est pas l’évaluation du travail des professionnels, c’est simplement la reconnaissance du fait qu’il n’y a pas de solution durable qui ne tienne pas compte des besoins ou du ressenti des personnes. Dans le cadre d’un processus de recherche participative, il ne s’agit pas que le chercheur soit soumis ou contraint dans ses objets d’étude, mais plus globalement qu’il bénéficie de retours d’expérience, d’avis qualitatifs qui l’aident à orienter son travail.

La participation, ce n’est pas non plus la déclinaison d’une vision paternaliste qui la confondrait avec une approche éducative : si les personnes doivent être associées, c’est avant tout car la prise en compte de leurs avis et de leur expertise propre est une condition d’efficacité. Même si dire cela devant ATD quart monde relève d’une évidence, la participation ne doit pas être utilisée pour se donner bonne conscience, voire comme un outil de contrôle social, elle doit véritablement apporter à la connaissance des besoins, à la définition de solutions innovantes. Et puis il ne faut pas non plus qu’à l’inverse nous soyons dans l’excès inverse et considérions que seul l’avis des personnes accompagnées est à prendre en compte, la logique de la participation doit être collective.

Dans le domaine de la recherche, certains brandiront évidemment la nécessaire distanciation entre le chercheur et son objet, mais ce raisonnement qui voudrait séparer le savoir et l’expérience, c’est précisément l’erreur que nous ne voulons pas faire.

J’ai souhaité faire du chantier de la participation un chantier essentiel de mon mandat au sein de ce gouvernement. Nous avons d’abord renforcé la représentation des personnes dans les instances nationales, en consolidant le Conseil consultatif des personnes accompagnées ou le 8ème collège au sein du conseil national de lutte contre l’exclusion. Conformément au plan d’action en faveur du travail social et du développement social, nous avons sollicité auprès du nouveau Haut Conseil du Travail Social un rapport visant à identifier les différentes instances dans lesquelles la participation des personnes devait être instaurée pour permettre ensuite une réforme de la gouvernance de ces instances. Nous avons fait réaliser un « kit de la participation », diffusé lors d’une journée nationale en novembre dernier, et qui a vocation à servir de guide méthodologique à tous ceux qui souhaitent avancer sur ces questions de participation. Plus largement, nous avons tenté, avec plus ou moins de succès, de toujours associer les personnes aux choix stratégiques qui ont été pris : en matière de handicap évidemment avec le concours du CNCPH, mais également en matière de lutte contre l’exclusion. Je voudrais notamment citer l’exemple de la réforme des formations initiales des travailleurs sociaux initiée en 2015, que nous avons initiée l’an passé et pour laquelle nous avons souhaité instauré un « groupe miroir » composé de personnes accompagnées qui a vocation à interagir avec les professionnels dans la définition des besoins de formation et de compétences des travailleurs sociaux.

A l’évidence, la recherche participative est un vecteur d’amélioration des politiques publiques. Dans un contexte où les ressources se raréfient, il est important que ces politiques puissent s’appuyer sur le secteur scientifique mais sur un secteur scientifique connecté aux enjeux du quotidien. C’est d’ailleurs dans cet esprit que j’ai inauguré avec Thierry Mandon aux côtés du président de la République en janvier dernier une fondation pour l’investissement social et le Développement Humain qui aura vocation à accompagner l’évaluation scientifique, réalisée par des chercheurs, de projets innovants pour l’action sociale.

C’est dans cet esprit également que nous avons avec Thierry Mandon lancé en 2016 un appel à projet recherche pour appuyer des projets visant à améliorer notre connaissance des conditions de la participation des personnes aux politiques, notamment à comprendre quels sont les facteurs qui déclenchent l’engagement dans une dynamique de participation et qui conduisent la personne à y rester impliquée ? Deux premiers projets ont été sélectionnés et je souhaite que cette dynamique se poursuive en 2017.

En conclusion, je voudrais saluer l’initiative de ce colloque, remercier particulièrement le CNRS de mettre son savoir, sa renommée et ses connaissances au service d’une société plus inclusive, on pourrait dire d’ailleurs tout simplement plus « ouverte », remercier également les bénévoles et salariés d’ATD quart monde. A l’heure où se multiplient les discours offensants visant les personnes en situation de pauvreté, le supposé assistanat dans lequel elles vivraient, des initiatives comme la vôtre contribueront j’en suis persuadée à rétablir une certaine vérité sur le combat qui les occupe au quotidien.

Je vous souhaite à tous de bons travaux et je serai évidemment très attentive aux actes qui sortiront de ce colloque.

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